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Réseau socionumérique

Définie plus précisément dans un précédent billet, la dénomination « réseau social d’entreprise » fait directement référence aux « réseaux sociaux » actuels, notamment au plus populaire d’entre eux à ce jour, Facebook, qui comptait environ 800 millions de membres au niveau mondial en 2012.

Ce qui n’est pas sans causer quelques problèmes de compréhension, tant au niveau des dirigeants qu’à celui des salariés des organisations : quel intérêt y aurait-il à utiliser un logiciel comme Facebook au sein même de celles-ci ? Une ambiguïté se forme sur la contradiction que semble représenter l’usage d’un Facebook interne pour l’activité salariée.
Car il s’agit d’ « un type de dispositifs qui s’appuie directement sur Internet pour constituer ou reconstituer des chaînes de relations interpersonnelles dans un espace conversationnel non fini, aboutissant à des maillages de connexions sociales à des fins personnelles ou professionnelles » (Breton, Proulx, 2012).

Pour quelle raison, dans ce cas, serait-il nécessaire d’ajouter aux outils de soutien à la productivité d’entreprise un dispositif qui engendre des « comportements disparates relevant tantôt de la présentation de soi pouvant aller jusqu’à des formes de narcissisme total, tantôt d’un bavardage en ligne où se mêlent conversations privées et prises de parole publiques » (Breton, Proulx, 2012) ?

Une récente enquête que la société Ipsos a conduite pour Microsoft cherche justement à connaître la perception que les employés ont de ce genre de dispositifs (Microsoft, Ipsos, 2013). Publiée par Microsoft pour alimenter l’effort de communication déployé autour du rachat du logiciel de RSE Yammer et de son intégration prochaine dans SharePoint, cette étude pointe par exemple le doute exprimé par les personnes interrogées sur le bénéfice que les « réseaux sociaux » pourraient apporter à « leur productivité ».

Thomas Stenger et Alexandre Coutant (Stenger, Coutant, 2011) introduisent une distinction intéressante entre les « réseaux sociaux » et l’appellation générique « médias sociaux », qui est généralement employée pour regrouper à la fois les blogs, les communautés en ligne, les wikis, les sites de partage en ligne et les réseaux socionumériques.
En effet, ces dispositifs ont en commun la possibilité pour tout membre intégré de participer, voire de contribuer à la production d’information en leur sein. Ce qui est par ailleurs également le cas de tout site web proposant une fonctionnalité de commentaire plus ou moins élaborée. On parle alors de contenu généré par l’utilisateur, résumé dans l’acronyme UGC pour User Generated Content. Mais ce seul point commun n’est pas suffisamment caractéristique pour permettre d’étudier précisément chacun de ces outils et d’en dégager ainsi les enjeux.
Les auteurs s’appuient donc sur le type d’activité se déroulant sur les plateformes correspondantes pour opérer la distinction qu’ils proposent. Car les résultats d’une enquête compréhensive de grande envergure menée pendant plusieurs années par le Digital Youth Project, dirigé par Itō, ont permis de dégager deux grands types d’activités en ligne : celles qui sont motivées par la recherche d’amitié et celles qui sont motivées par la recherche d’intérêts communs (Itō, 2010).
Or il se trouve que « la plupart des sites regroupés sous l’appellation « médias sociaux » abritent effectivement des activités guidées par un intérêt particulier : regroupement autour de passions, de pratiques, usage professionnel (veille, réseautage, recherche d’opportunités professionnelles), création ou partage de contenu (connaissances, vidéos, photos, liens), rencontre amoureuse. » (Stenger, Coutant, 2011). Les activités dans les « réseaux sociaux », qu’ils nomment réseaux socionumériques, seraient plus conformes à la recherche d’amitié, ou plus exactement de liens sociaux. « Elles correspondent souvent à ce que Lahire qualifie d’activités prétextes à propos des pratiques culturelles des individus : elles valent moins pour elles-mêmes que pour l’occasion qu’elles fournissent de se retrouver ensemble » (Stenger, Coutant, 2011).

Basée sur ces précisions, j’utilise de préférence le terme de réseau socionumérique pour désigner ce que Dominique Cardon nomme « réseaux sociaux de l’Internet » (Cardon, 2011), Pierre Mercklé « réseaux sociaux en ligne » (Mercklé, 2011) ou danah boyd « sites de réseaux sociaux » (boyd, Ellison, 2007), mais en conservant cette distinction qui me semble essentielle, c’est-à-dire en considérant qu’il s’agit de dispositifs qui favorisent la recherche de liens sociaux.

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BOYD, danah m. et ELLISON, Nicole B., 2007. « Social Network Sites: Definition, History, and Scholarship ». Dans : Journal of Computer-Mediated Communication. 2007. Vol. 13, n° 1, p. 210‑230.
BRETON, Philippe et PROULX, Serge, 2012. L’explosion de la communication. 4ème édition. Paris : La Découverte.
CARDON, Dominique, 2011. « Réseaux sociaux de l’Internet ». Dans : Communications. 2011.
ITŌ, Mizuko, 2010. Hanging out, messing around, and geeking out: Kids living and learning with new media. Cambridge : MIT Press.
MERCKLÉ, Pierre, 2011. Sociologie des réseaux sociaux. Nouvelle éd. Paris : La Découverte.
MICROSOFT et IPSOS, 2013. Etude IPSOS pour Microsoft : 25% des salariés français reconnaissent les outils sociaux comme des leviers de productivité pour leur entreprise, – Communiqués de presse Microsoft [en ligne]. S.l. Disponible à l’adresse : https://news.microsoft.com/fr-fr/2013/05/28/etude-ipsos-pour-microsoft-25-des-salaries-francais-reconnaissent-les-outils-sociaux-comme-des-leviers-de-productivite-pour-leur-entreprise/.
STENGER, Thomas et COUTANT, Alexandre, 2011. « Introduction ». Dans : Hermès. 2011. n° 59, p. 9–17.

Réseau social d’entreprise

A peine était-il né que le concept de réseau social d’entreprise, ou RSE, a périodiquement été remis en question et débattu, par ses propres promoteurs, notamment au sujet de sa définition et de sa dénomination.

Un ouvrage qui lui est consacré, paru en 2011, le définit ainsi : « l’ensemble des individus qui prennent part à une activité d’un business et dont on matérialise dans le numérique les interactions sociales autour de cette activité afin de l’améliorer » (Garnier, Hervier, 2011).

Cette dénomination, RSE, fait écho aux réseaux socionumériques publics (au sens où quiconque peut en être membre, en dehors donc d’un contexte particulier d’organisation), notamment au plus populaire d’entre eux actuellement : Facebook. Ceux-ci font l’objet de nombreuses publications scientifiques. La revue Hermès, par exemple, a publié un numéro consacré à ce sujet en 2011, où l’on constate qu’ils ont été étudiés sous des angles anthropologiques, sociologiques, politiques, informationnels, économiques, psychologiques ou communicationnels, qui mettent en lumière, entre autres, des enjeux d’espace public et privé (Miège, 2010), d’interaction sociale (Proulx, Kwok Choon, 2011 ; Coutant, 2011), de mise en scène de soi (Cardon, 2008) ou de pérennité de l’information et de mémoire numérique (Merzeau, 2009).

Les fonctionnalités logicielles des RSE sont donc issues de celles des réseaux socionumériques tels Facebook, qui a été créé en 2004 et a été rendu public en 2006.
Elles gèrent au minimum : le profil de membre, qui comporte des informations d’identité renseignées par formulaire qui peuvent être textuelles et iconographiques, un espace d’expression et de partage pour celui-ci, l’actualisation de l’activité de chacun, la visibilité de tous, la constitution de groupes ou communautés et la recherche d’information dans le RSE.

En synthèse, l’objet de ma recherche est un réseau socionumérique, comme Facebook, mais privé, utilisé dans le monde du travail, par des salariés au sein d’une organisation. Il est constitué d’acteurs, de techniques et d’objets matériels en interaction permanente, installés dans un contexte défini, visant à produire des actions et mettant en œuvre des processus d’information et de communication. En ce sens, je l’entends comme un dispositif info-communicationnel (Couzinet, 2011).

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CARDON, Dominique, 2008. « Le design de la visibilité : un essai de cartographie du web 2.0 ». Dans : Réseaux. 2008. Vol. 152, n° 6, p. 93–137.
COUTANT, Alexandre, 2011. « Des techniques de soi ambivalentes ». Dans : Hermès. 2011. n° 59, p. 53–58.
COUZINET, Viviane, 2011. « Les dispositifs : question documentaire ». Dans : GARDIÈS, Cécile (éd.), Approche de l’information-documentation. Concepts fondateurs. Toulouse : Cépaduès Editions. p. 117–130.
GARNIER, Alain et HERVIER, Guy, 2011. Le réseau social d’entreprise. Paris : Hermès science publications : Lavoisier.
MERZEAU, Louise, 2009. « Du signe à la trace : l’information sur mesure ». Dans : Hermès. 2009. n° 53, p. 23–29.
MIÈGE, Bernard, 2010. L’espace public contemporain approche info-communicationnelle. Grenoble : Presses universitaires de Grenoble.
PROULX, Serge et KWOK CHOON, Mary Jane, 2011. « L’usage des réseaux socionumériques : une intériorisation douce et progressive du contrôle social ». Dans : Hermès. 2011. n° 59, p. 105–111.